Le maquillage peut-il être érotique ?
- Stéphanie Bernard

- 16 août
- 8 min de lecture
J’avais envie d’écrire quelques articles sur le maquillage et sur le cul. Parce que nous savons tous que ces deux sujets intéressent beaucoup de monde… même si chacun ne l’avoue pas avec la même facilité.
Si j’ai étudié la sexologie pendant plusieurs années, c’était avec une intention très précise. Je voulais comprendre comment le désir, la sexualité et le rapport au corps s’articulent avec la psychologie du maquillage.
Le désir, l’apparence, la séduction et la perception de soi dialoguent en permanence. Pourtant, ces liens restent rarement étudiés avec sérieux.
Dans cette nouvelle série d’articles, je vais donc parler de maquillage et d’érotisme, de fantasmes, de désirabilité, de consentement, d’intimité et de projections sociales. Avec des recherches, des références, mon expérience de maquilleuse et, bien sûr, quelques réflexions très personnelles.
Et pour commencer, une première question :
Le maquillage peut-il être érotique ?

Un pinceau glisse sur la paupière. Une bouche se colore progressivement. Le gloss accroche la lumière et donne aux lèvres cet aspect humide qui attire l’œil, parfois un peu plus longtemps que prévu…
Alors, soyons francs. Oui, le maquillage peut être érotique.
Pour autant, aucun rouge à lèvres ne possède le pouvoir « magique » de provoquer le désir. Le maquillage agit avec davantage de finesse. Il attire l’attention, met en valeur certaines zones du visage et nourrit notre imaginaire. En gros, il montre quelque chose, puis nous laisse inventer la suite.
Et c’est précisément là que l’érotisme commence.
Érotique et sexuel racontent-ils la même chose ?
Le sexuel renvoie directement au corps, aux pratiques et à l’excitation. L’érotique préfère le détour. Il suggère, retient et laisse planer un doute.
Un maquillage peut donc être très sensuel sans rien montrer de sexuel. Une paupière sombre, une bouche légèrement entrouverte ou un visage partiellement dissimulé suffisent parfois à créer une tension.
On dit souvent qu’il est plus attirant de voir sans tout voir. Pour le maquillage, c’est pareil. Il agit comme un décolleté. Il en dévoile juste assez pour laisser imaginer ce qui pourrait suivre…
Lorsque tout se donne immédiatement, l’imagination dispose de peu d’espace. Or le désir adore combler les blancs. Le maquillage devient alors une mise en scène. On accentue un regard, on redessine une bouche, on atténue une rougeur. On choisit ce qui sera offert au regard, ce qui restera en retrait et ce qui sera camouflé.
Cette sélection compte autant que le choix de la couleur. Une bouche rouge sur un visage presque nu produit une autre impression que la même bouche associée à un regard sophistiqué. La matière reste identique, pourtant la scène change complètement.
C’est dans cet espace laissé à l’imagination que le maquillage acquiert sa dimension érotique.
Comment le maquillage guide-t-il le regard ?
Maquiller un visage, c’est orienter, volontairement ou non, l’attention de celui qui le regarde.
L’eye-liner étire l’œil et prolonge son mouvement.
Le mascara augmente le contraste entre les cils et la peau.
Les ombres à paupières créent de la profondeur.
Le regard devient alors l’un des premiers points d’attention du visage.
Les travaux d’Alex L. Jones, Richard Russell et Robert Ward permettent de comprendre ce phénomène. Leur étude publiée en 2015 examine notamment les différences de luminosité entre les yeux, les sourcils et la peau qui les entoure.
Les chercheurs ont observé que les visages féminins présentent en moyenne un contraste plus marqué autour des yeux que les visages masculins. Le maquillage accentue cette différence en renforçant la présence des cils, du contour de l’œil et des paupières.
Dans le jeu de la séduction, ce contraste attire l’attention vers une zone particulièrement expressive. Le regard peut accueillir, défier, fuir ou retenir. Lorsqu’il est accentué, il paraît souvent plus intense et prend davantage de place dans l’échange.
Le maquillage ne crée pas mécaniquement le désir, mais il conduit les yeux de celui qui observe vers ceux de la personne maquillée. L’érotisme dépend ensuite de la manière dont ce regard est interprété par l’autre.
Une autre étude menée par Alex L. Jones et Robin S. S. Kramer en 2016 a comparé des visages féminins avec et sans maquillage professionnel. Les visages maquillés ont reçu, en moyenne, des évaluations d’attractivité plus élevées. Pourtant, les différences entre les personnes pesaient davantage que l’effet des cosmétiques. Autrement dit, le maquillage modifie la perception d’un visage sans effacer l’identité de celle qui le porte.
Et heureusement, d’ailleurs ! Le désir serait d’un ennui mortel s’il obéissait à une formule cosmétique.
Trouver un visage beau et désirer la personne qui le porte restent deux expériences différentes. Le désir possède sa mémoire, ses préférences, ses interdits, ses associations et parfois ses attirances inexpliquées. Il se réveille souvent devant un détail que personne d’autre ne remarque.
Pourquoi la bouche nous trouble-t-elle autant ?
La bouche parle, respire, sourit, mange et embrasse. La colorer revient forcément à la rendre plus présente.
Un rouge profond peut évoquer le glamour, l’autorité, la morsure ou la transgression. Un gloss transparent apporte une brillance presque liquide. Il suggère l’humidité, la proximité et le baiser. Rien de sexuel ne se montre réellement. Pourtant, l’imagination comprend très bien l’allusion.
Le produit dépose une matière et notre culture lui écrit un scénario.
Baudelaire avait déjà perçu cette capacité du maquillage à intensifier la présence d’un visage. Dans son Éloge du maquillage, il écrit que « le rouge et le noir représentent la vie, une vie surnaturelle et excessive ».
Le rouge et le noir forment depuis longtemps un duo associé aux codes de la séduction et de l’érotisme. Dans la symbolique occidentale, le rouge évoque la passion, le désir, la chaleur et parfois le danger. Le noir renvoie davantage au mystère, à la profondeur, au pouvoir et à ce qui reste dissimulé. Leur association crée une tension entre ce qui s’offre immédiatement au regard et ce qui demeure à découvrir.
Ces significations évoluent selon les époques, les milieux sociaux, les images apprises et l’histoire intime de chacun. Une bouche rouge peut ainsi paraître érotique, élégante, provocatrice, théâtrale ou professionnelle. Tout dépend de la teinte, de la texture, du visage, de l’attitude et du contexte.
Être désirée ou se sentir désirable ?
Pendant mes années de pratique, j’ai vu cette scène se produire des centaines de fois. Une femme s’assoit face au miroir, la posture légèrement fermée. Elle commence par parler de ses défauts, de ce qu’elle voudrait cacher ou corriger. Les mots sont parfois durs. Souvent, elle se compare à une autre femme, à une image, à un visage qu’elle juge plus beau que le sien.
Puis vient le maquillage.
Lorsque j’ai terminé, je lui tends le miroir. Elle se reconnaît immédiatement. Le visage reste le sien. Pourtant, quelque chose a changé dans son regard.
Elle observe ses yeux, sa bouche, tourne légèrement la tête et cherche différents angles. Puis elle sourit. Sa posture s’ouvre, son regard s’affirme et ses gestes deviennent plus assurés. Parfois, même sa voix se pose autrement. Cette scène m’est devenue familière. Elle continue pourtant de me toucher.
Ce qui se joue à cet instant dépasse le fait de se trouver jolie. Pendant quelques secondes, cette femme se regarde avec surprise. Comme si le miroir venait de lui rendre une part d’elle-même qu’elle avait cessé de voir.
Le maquillage a modifié quelques couleurs, quelques lignes et quelques contrastes. Mais c’est surtout sa perception d’elle-même qui vient de bouger.
Nous pouvons nous maquiller pour séduire quelqu’un. Nous pouvons aussi nous maquiller pour nous séduire nous-mêmes.
Une étude publiée en 2022 par Tatsuki Arai et ses collaborateurs a examiné la perception de visages maquillés et les réponses cérébrales associées. Les participantes évaluaient les visages maquillés, y compris le leur, comme plus attirants. Les chercheurs ont également observé des variations de réponses électrophysiologiques liées au traitement affectif des visages.
Ces résultats montrent que le maquillage peut modifier la manière dont une personne perçoit son propre visage. Cette perception plus favorable peut nourrir le sentiment d’être désirable et permettre une expression plus libre de sa sensualité. Elle pourrait également favoriser un rapport plus serein au corps et au désir, deux dimensions susceptibles de participer à l’épanouissement sexuel.
Le maquillage devient alors érotique pour soi avant même de l’être dans le regard de l’autre.
Être désirée dépend du regard d’autrui. Se sentir désirable commence avec le sien. Cette différence change tout. Dans le premier cas, la validation vient de l’extérieur. Dans le second, l’assurance naît de la perception de soi. Elle donne parfois envie de soutenir un regard, de sourire autrement ou de laisser quelqu’un s’approcher un peu plus près.
Que projetons-nous sur un visage maquillé ?
Une apparence sensuelle peut attirer ou troubler. Elle peut aussi provoquer des interprétations très éloignées de l’intention de la personne maquillée.
En 2021, Erin R. Aguinaldo et James H. Peissig ont présenté à des observateurs des visages féminins sans maquillage, avec un maquillage léger ou avec un maquillage plus marqué. Dans cette étude, les visages les plus maquillés ont reçu les évaluations moyennes les plus élevées en matière d’attractivité. Les observateurs leur attribuaient également une sociosexualité plus élevée.
Autrement dit, ils imaginaient plus facilement que ces femmes étaient favorables aux relations sexuelles sans engagement.
Ce résultat révèle une confusion fréquente entre apparence érotique et disponibilité sexuelle. Lorsqu’un maquillage accentue le regard ou la bouche, certains observateurs interprètent cette mise en valeur comme une intention de séduire, voire comme le signe d’une ouverture sexuelle.
J’ai moi-même vécu un décalage troublant entre mon intention et ce que les autres percevaient. Lorsque j’étais malade, je me maquillais énormément afin de dissimuler les traces de la maladie. Je voulais que personne ne sache ce que je traversais. Le maquillage servait alors à protéger mon intimité et à présenter un visage qui ne trahissait rien.
Pourtant, je n’ai jamais été autant "draguée" qu’à cette période. J’étais au plus mal, tandis que mon apparence semblait raconter exactement l’inverse. Ce que j’avais construit comme un camouflage était probablement interprété comme un signe de vitalité, d’assurance ou de sensualité.
Cette expérience m’a appris qu’une apparence séduisante ne dit presque rien de l’état intérieur de la personne. Le maquillage peut attirer au moment même où il sert à se cacher, à tenir debout ou à préserver une douleur que l’on souhaite garder pour soi.
Je me maquillais pour que personne ne voie que j’étais malade. Les autres y voyaient pourtant une femme plus désirable que jamais.
Pourtant, une apparence sensuelle peut exprimer une esthétique, une humeur ou une manière de se présenter. Elle ne donne aucune information fiable sur les intentions sexuelles de la personne qui la porte. Une bouche rouge peut jouer avec l’imaginaire du baiser. Une paupière noire peut intensifier le regard. Ces choix créent parfois une tension érotique, mais ils ne formulent ni proposition ni consentement.
L’érotisme du maquillage se situe donc dans l’image et dans ce qu’elle donne à imaginer. Le désir, la disponibilité et le consentement appartiennent à un autre registre.
Une personne peut choisir un maquillage sensuel pour attirer quelqu’un, se sentir désirable, explorer une facette d’elle-même ou simplement parce qu’elle aime cette esthétique. Le regard extérieur ignore souvent cette intention réelle. Il remplit alors les espaces laissés par l’image avec ses propres fantasmes et ses propres préjugés.
C’est précisément ce que la maquillologie doit analyser. Le maquillage pose de la matière sur un visage et participe à une mise en scène. L’érotisme naît ensuite de la rencontre entre cette apparence, l’intention de la personne maquillée et l’interprétation de celui qui la regarde.
Alors, le maquillage éveille-t-il vraiment le désir ?
Il peut y contribuer.
Il accentue une bouche, intensifie un regard, modifie la perception d’un visage et nourrit parfois le sentiment personnel de désirabilité. Il peut aussi réveiller une mémoire, une préférence ou une histoire intime chez celui qui regarde.
Mais le désir garde sa liberté.
Il peut surgir devant un rouge incandescent comme devant une peau nue. Il peut naître devant une bouche parfaitement dessinée comme devant la trace légèrement effacée d’un rouge à lèvres après un baiser. Souvent, ce qui trouble échappe justement à la perfection.
Le maquillage devient érotique lorsqu’il suggère sans tout dévoiler. Il attire le regard, mais laisse au désir la liberté d’inventer la suite. 😉
Si ces lignes ont nourri votre réflexion, alors elles ont atteint leur but.
Le maquillage mérite d’être pensé autant que pratiqué.
Stéphanie Bernard
Retrouvez également une version illustrée de cette réflexion dans mon carrousel Instagram.
Références scientifiques
Aguinaldo, E. R. et Peissig, J. H. (2021). Who’s Behind the Makeup? The Effects of Varying Levels of Cosmetics Application on Perceptions of Facial Attractiveness, Competence, and Sociosexuality. Frontiers in Psychology, 12, 661006. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2021.661006
Arai, T., Nittono, H. et Takahashi, K. (2022). Cosmetic makeup enhances facial attractiveness and affective neural responses. PLOS ONE, 17(8), e0272923. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0272923
Jones, A. L. et Kramer, R. S. S. (2016). Facial Cosmetics and Attractiveness. Comparing the Effect Sizes of Professionally-Applied Cosmetics and Identity. PLOS ONE, 11(10), e0164218. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0164218
Jones, A. L., Russell, R. et Ward, R. (2015). Cosmetics Alter Biologically-Based Factors of Beauty. Evidence from Facial Contrast. Evolutionary Psychology, 13(1), 210–229. https://doi.org/10.1177/147470491501300113
Référence littéraire
Baudelaire, Charles. Le Peintre de la vie moderne, chapitre XI, « Éloge du maquillage ». Texte publié dans Le Figaro en 1863, puis repris dans L’Art romantique. Consulter le texte





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