Le masque contemporain et la construction identitaire
- Stéphanie Bernard

- il y a 2 jours
- 5 min de lecture
Au fil du temps, le masque a muté. Il a changé de matière.
Autrefois sculpté dans le bois, le cuir ou la céramique, il se dépose aujourd’hui sur la peau, sur l’écran, sur l’image retouchée. Du théâtre sacré aux filtres numériques, il reste un instrument de transformation.
Il ne sert plus uniquement à dissimuler.
Il permet de devenir, d’élaborer son identité.

Le masque comme dispositif esthétique
Dans les sociétés traditionnelles, le masque est un outil rituel, un opérateur de passage qui modifie le statut du porteur. Chez les Dogons du Mali ou dans le théâtre japonais du Nô, il autorise une métamorphose symbolique. L’objet agit comme médiateur entre un individu et une figure archétypale.
L’anthropologie structurale, notamment chez Claude Lévi-Strauss, montre qu’il organise des oppositions sociales et mythiques. Il structure le visible.
Dans la modernité occidentale, l’objet matériel s’efface mais la fonction persiste.
Aujourd’hui encore, il influence la perception et la place du sujet dans l’espace social.
Maquillage, body painting, chirurgie esthétique, filtres numériques ou avatars virtuels en sont les formes actuelles.
Ce qui évolue n’est pas le principe. C’est le médium.
Le visage comme scène ou interface sociale
Le sociologue Erving Goffman a démontré que l’identité sociale fonctionne comme une mise en scène. Nous ajustons un « moi » selon les contextes. Le visage devient donc une surface stratégique.
Dans cette perspective, le maquillage n’est pas anecdotique. Il participe à la dramaturgie quotidienne. Il module l’expression, accentue ou adoucit certains traits, infléchit la perception d’autrui.
Judith Butler, dans sa théorie de la performativité, a montré que le genre lui-même se construit par répétition d’actes. L’apparence, ici très importante, contribue à cette répétition. Le masque contemporain ne cache pas un « vrai soi ». Il participe à sa production.
Du masque rituel au masque numérique
Nous assistons à une hybridation entre chair et pixel. Le masque, autrefois cosmétique, devient algorithmique.
La question qui me traverse est la suivante : Le masque numérique est-il une aliénation ou une extension de la subjectivité ?
La réponse ne peut être binaire. Comme l’a montré Carl Gustav Jung dans sa notion de persona, l’identité sociale est déjà une médiation nécessaire entre l’individu et le collectif. La persona n’est pas un mensonge, elle est une sorte d'interface.
Le danger n’est pas le masque en soi. Le risque apparaît lorsque le sujet s’y confond entièrement.
Le maquillage comme masque plastique
Le maquillage constitue aujourd’hui l’une des formes les plus accessibles du masque. Il ne s’agit plus seulement d’embellir mais d’intervenir sur les codes perceptifs du visage.
Par exemple :
Modifier la ligne du sourcil transforme l’autorité perçue.
Accentuer l’ombre orbitaire intensifie la profondeur du regard.
Redessiner la bouche reconfigure l’expression émotionnelle.
Le maquillage relève d’une micro-sculpture du visage. Il ajuste des volumes, des contrastes, des axes. Il réorganise la cartographie expressive du visage.
Dans mon travail, je constate un phénomène récurrent. La personne transformée ne se vit pas comme déguisée. Elle se sent intensifiée.
Ce n’est pas une substitution d’identité. C’est une amplification.
Certains modèles parlent de révélation. D’autres évoquent une version d’eux-mêmes plus affirmée, plus stable, parfois plus audacieuse.
Le maquillage offre un espace d’essai qui permet d’éprouver une posture ou une énergie qui met l'identité en mouvement.
De la main à l’algorithme
La logique du maquillage se prolonge aujourd’hui dans les filtres numériques et les avatars générés par intelligence artificielle.
La retouche algorithmique automatise ce que le maquillage accomplit manuellement.
La question esthétique qu'il faut à mon avis se poser est la suivante : Où se situe la frontière entre augmentation créative et standardisation normative ?
Je crois qu'en réalité le risque contemporain n’est pas le masque, le risque est l’uniformisation des visages.
Les filtres numériques appliquent souvent des corrections similaires :
Lissage systématique de la peau
Affinement du nez
Augmentation du volume des lèvres
Éclaircissement du regard
Ces ajustements reposent sur des bases de données entraînées à partir d’images dominantes, souvent occidentales, jeunes et normées.
L’algorithme apprend à reconnaître ce qui est statistiquement valorisé. Il tend donc à reproduire et amplifier ces standards.
Là où le maquillage manuel permet une interprétation singulière, la retouche automatisée risque de produire des visages convergents, optimisés selon une moyenne esthétique.
Le danger n’est pas la transformation. Le danger est la réduction des possibles.

Esthétique, pouvoir et subjectivation
Le philosophe Michel Foucault évoquait les techniques de soi, ces pratiques par lesquelles l’individu travaille son identité.
Le maquillage peut être compris comme l’une de ces techniques.
Il permet :
de se protéger
de s’affirmer
de performer un rôle
de tester une version de soi
Dans les pratiques artistiques contemporaines, le body painting radicalise cette logique. Le corps devient surface narrative où l’identité se scénarise.
Dans ma pratique du maquillage artistique et du body painting, j’observe un phénomène récurrent. Lorsqu’un modèle se voit transformé, il ne se sent pas déguisé. Il éprouve souvent une révélation car il se reconnaît autrement.
Si l’on prolonge cette réflexion, la transformation esthétique devient un champ d’exploration du soi. Elle donne accès à des dimensions identitaires peu mobilisées dans la vie ordinaire.
Le masque comme espace critique
Le masque contemporain possède également une dimension politique.
Les mouvements queer, drag ou performatifs ont utilisé l’esthétique comme moyen de déconstruction des normes. L’exagération, la stylisation, la théâtralité rendent visible le caractère construit de l’identité.
En ce sens, le masque montre que l’identité n’est jamais une pure essence et qu'elle se compose. L’esthétique devient alors un espace critique car elle permet de questionner les catégories de genre, de beauté, de légitimité sociale.
Le masque n’est plus seulement protection, il devient aussi outil de pensée.
Vers une esthétique du devenir
Penser le masque contemporain, c’est reconnaître la plasticité du soi.
Ce qui se dessine aujourd’hui n’est pas la disparition d’un visage authentique mais l’acceptation d’une identité en mouvement.
L’esthétique, qu’elle soit cosmétique, performative ou numérique, participe à cette dynamique. Elle travaille les seuils entre intérieur et extérieur, intime et social, réel et virtuel.
Le visage n’est pas une essence figée. Il est un territoire d’inscription symbolique. Le maquillage en révèle la souplesse, en rendant perceptible la malléabilité du sujet.
Dans une perspective esthétique, le masque contemporain articule anthropologie, sociologie, psychologie et pratique artistique. Il interroge la frontière entre apparence et subjectivité, entre image et construction de soi.
Le masque est un miroir actif.
Et peut-être révèle-t-il moins ce que nous cachons que ce que nous voulons devenir ?

Si ces réflexions sur le masque, l’identité et la transformation esthétique vous intéressent, je développe ces questions dans mon ouvrage Psychologie du maquillage : identité, impact et résilience. J’y explore notamment le maquillage comme dispositif de subjectivation et comme outil de résilience identitaire.
Si cette réflexion vous donne envie de vous questionner, alors cet article a déjà trouvé son sens. À très bientôt pour continuer à penser l’image, l’identité et le maquillage.
Stéphanie Bernard











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