Eye Maxxing : que devient un savoir professionnel lorsque TikTok le renomme ?

Il y a environ quinze jours, j’ai vu passer un Reel de @Mathilde.blzc que j’ai trouvé vraiment très intéressant, et j’ai eu envie de prolonger sa réflexion. En gros, elle parle de la manière qu’ont les réseaux sociaux de rebaptiser des techniques que les professionnels connaissent depuis longtemps, jusqu’à parfois leur donner l’apparence de nouveautés.
Je précise que je ne connais pas personnellement Mathilde et qu’elle n’a jamais été l’une de mes élèves. J’ai simplement découvert son travail sur Instagram, et son Reel m’a donné envie de poursuivre la réflexion de mon côté.
Depuis une semaine, je creuse donc une autre question qui m’est restée en tête :
Que se passe-t-il après le changement de nom ?
Parce qu’un nouveau mot ne change pas seulement la manière de présenter une technique. Il peut aussi modifier la façon dont elle circule, dont elle est comprise, partagée, vendue, appropriée, et parfois même la manière dont on finit par penser ce qu’elle permet de faire.
L’Eye Maxxing est un cas particulièrement intéressant. Derrière ce terme très actuel, on retrouve des principes que les maquilleurs professionnels connaissent très bien, puisqu’ils font partie de nos bases de travail : colorimétrie, contraste, perception visuelle et interaction entre les couleurs.
Mais le mot maxxing ajoute quelque chose…
On ne parle plus seulement de mettre en valeur un iris ou de jouer avec les couleurs complémentaires. On introduit une logique de « maximisation ». Oh qu’il est vilain, ce mot ! 😉
L’œil devient donc, à travers ce vocabulaire, une zone à optimiser.
La technique reste proche de ce que nous connaissons déjà. Ce qui change, c’est le cadre dans lequel on la raconte. L’intention change, la perception aussi…
On va donc faire un petit détour par la sociologie, et c’est précisément là que le sujet devient passionnant pour moi, puisque c’est aussi l’un de mes sujets de recherche.
Eye Maxxing, une « nouvelle » technique… vraiment ?
Commençons déjà par regarder ce qu’est concrètement l’Eye Maxxing.
Dans sa version actuelle, le principe consiste à choisir les couleurs placées autour de l’œil pour accentuer visuellement certaines nuances de l’iris.
Par exemple, un iris bleu peut sembler plus intense entouré de tons cuivrés ou orangés. Sur un iris vert, des nuances rougeâtres, bordeaux, prune ou acajou vont créer un contraste intéressant.
Pour nous, maquilleurs, rien de très mystérieux là-dedans. C’est de la colorimétrie, et surtout quelque chose qui fait partie des bases de notre métier.
Quand nous travaillons une couleur autour d’un œil, nous ne regardons jamais uniquement la couleur du fard. Nous prenons aussi en compte l’iris, la carnation, les contrastes, la température des teintes, leur saturation et la lumière. Tout cela influence la perception finale.
Et ce principe dépasse le maquillage, puisque notre cerveau ne perçoit pas une couleur complètement isolée de ce qui l’entoure. Une même couleur peut sembler différente selon son environnement. C’est ce que l’on appelle notamment le contraste simultané.
Brown et MacLeod ont montré que l’apparence d’une couleur dépend notamment des couleurs qui l’entourent. D’autres travaux sur la perception chromatique confirment l’importance du contexte visuel.
Donc, quand un fard semble « faire ressortir » un iris, l’iris n’a évidemment pas changé de couleur. C’est notre perception qui change.
Le maquillage joue avec ces mécanismes depuis toujours. Un rouge à lèvres peut modifier notre perception du teint, un blush peut accentuer certaines rougeurs et un fard peut faire apparaître davantage certaines nuances présentes dans l’iris.
Aujourd’hui, TikTok rassemble une partie de ces principes sous un nom très efficace : Eye Maxxing.
La nouveauté se trouve donc beaucoup moins dans la technique que dans la façon dont on la présente.
Et c’est là que je commence à me poser une autre question : est-ce qu’on parle encore vraiment de maquillage ?
Donner un nom, ce n’est jamais complètement innocent
Pourquoi appeler cela Eye Maxxing ?
Pourquoi ne pas dire simplement : « choisir des couleurs qui mettent en valeur l’iris » ?
Parce qu’un nom fait beaucoup de choses. Et sur les réseaux sociaux, il en fait encore davantage.
Prenons deux formulations :
« Utiliser du cuivre pour mettre en valeur un iris bleu. » C’est une technique.
Maintenant : « Eye Maxxing ».
Là, on vient de créer une catégorie.
Et mine de rien, cette différence change énormément de choses. Une catégorie peut être recherchée, devenir un hashtag, être reprise dans des milliers de vidéos, avoir ses tutoriels, ses « hacks », ses produits, ses avant/après… La liste peut être longue !
Très vite, elle peut aussi donner l’impression d’être une pratique entièrement nouvelle.
Angela Glotfelter parle justement d’algorithmic circulation pour décrire la manière dont les créateurs adaptent et reconfigurent leurs contenus afin qu’ils puissent circuler dans des environnements gouvernés en partie par les algorithmes.
Pour circuler facilement, une idée doit pouvoir être identifiée rapidement. Il lui faut un nom, un format, une promesse, une image, un mot-clé…
Le savoir devient alors très facilement « découpable » :
Colorimétrie de l’iris ? Eye Maxxing.
Travail des lèvres ? Lip Maxxing.
Travail des sourcils ? Brows Maxxing.
Mâchoire ? Jawline Maxxing.
Et quelque chose d’assez fascinant apparaît : chaque partie du visage peut devenir une catégorie indépendante, et chaque catégorie peut devenir un contenu.
Et le savoir professionnel, dans tout ça ?
Bien sûr, on pourrait simplement dire « Les maquilleurs faisaient déjà ça avant TikTok. » Oui. C’est vrai.
Mais finalement, ce n’est presque plus la question qui m’intéresse, parce que ce qui se passe aujourd’hui dépasse le fait de savoir qui a inventé quoi.
Ce qui change, c’est aussi la forme du savoir.
Quand on apprend la colorimétrie dans une formation professionnelle, on ne nous donne pas uniquement une petite astuce du type « mets du cuivre sur un œil bleu ».
On apprend tout un système : les couleurs primaires et secondaires, les complémentaires, les températures, les valeurs, les saturations, la lumière, les pigments, les carnations et les interactions entre les couleurs.
Puis on apprend à utiliser tout cela selon un visage, une lumière, une personne et une intention.
Bref, la technique appartient à un ensemble.
Sur TikTok, une petite partie de cet ensemble peut être isolée, simplifiée, rendue immédiatement compréhensible, puis recevoir un nom. Elle devient alors presque autonome.
D’un côté, on perd forcément des choses : le contexte, l’histoire, la théorie et les nuances. De l’autre, on gagne quelque chose de considérable : l’accès à un public beaucoup plus large.
Une étude menée sur 259 508 commentaires publiés sous 114 vidéos scientifiques et éducatives TikTok a notamment observé des formes de construction des connaissances dans les échanges, comme le partage d’idées et, dans une moindre mesure, leur discussion et leur négociation.
Et c’est là tout le paradoxe : un savoir peut perdre en profondeur tout en gagnant énormément en visibilité.
C’est un sujet que j’étudie depuis plusieurs années, et je me rends bien compte qu’il faut sortir du discours un peu facile du type : « TikTok simplifie tout, donc TikTok détruit tout. » La réalité est beaucoup plus nuancée.
TikTok ne fait pas que transmettre un savoir. Il le transforme (et parfois le tue 😉).
Traditionnellement, on imagine la transmission assez simplement. Il y a quelqu’un qui sait et quelqu’un qui apprend.
Un professeur enseigne à un élève. Un auteur écrit un livre. Un professionnel montre une technique.
Sur les plateformes, le fonctionnement est différent. Le contenu circule, il est repris, commenté, simplifié, transformé, copié, remixé, parfois amélioré et parfois complètement déformé aussi… soyons honnêtes !
Une étude récente consacrée à Rednote parle de mobilités épistémiques pour décrire une circulation du savoir dans laquelle la confiance, les relations entre utilisateurs, l’émotion et la médiation algorithmique participent aussi à ce qui est perçu comme crédible ou utile. Ce travail porte sur Rednote et non TikTok, mais le mécanisme étudié est intéressant pour réfléchir plus largement aux plateformes.
Et c’est là que ma réflexion devient plus critique.
Dans notre univers professionnel, une technique tire généralement sa légitimité d’une formation, d’une expérience, d’un métier, d’un ouvrage, parfois d’une longue tradition.
Sur les réseaux, une technique peut aussi sembler légitime simplement parce qu’elle est partout. Des centaines de vidéos utilisent le même terme, puis des milliers. Des millions de personnes le voient, le mot devient familier et cette familiarité peut finir par donner l’impression que le concept a toujours existé sous cette forme.
Au final, une tendance peut devenir plus connue que le savoir dont elle est issue. Elle peut aussi être transmise avec des erreurs techniques, des raccourcis ou des lacunes importantes.
Parce que transmettre un geste est une chose. Comprendre ce que l’on transmet, savoir l’expliquer, le replacer dans son contexte et reconnaître ses limites en est une autre.
Et c’est précisément là que l’expertise fait toute la différence.
Et maintenant… parlons du mot « maxxing »
Parce que finalement, c’est là que se trouve le cœur de ma réflexion.
Si TikTok avait simplement rebaptisé une ancienne technique de maquillage avec un nom plus moderne, nous pourrions presque nous arrêter là. Ce serait essentiellement une question de marketing.
Le terme Eye Maxxing s’inscrit dans la culture plus large du looksmaxxing, centrée sur l’amélioration, voire la maximisation, de l’attractivité physique. Le looksmaxxing s’est notamment développé dans des espaces numériques liés au lookism, à la manosphère et aux communautés incel, même si ses usages se sont aujourd’hui largement diffusés au-delà de ces milieux. Des travaux récents étudient précisément le looksmaxxing comme une pratique d’amélioration de l’apparence pouvant aller du grooming et du fitness jusqu’à la chirurgie esthétique.
Évidemment, la personne qui regarde aujourd’hui un tutoriel Eye Maxxing sur TikTok n’adhère pas pour autant à ces univers ! Ce serait un raccourci absurde.
Mais l’histoire du mot reste intéressante parce que maxxing signifie bien quelque chose : maximiser.
Et là, notre petite technique de colorimétrie change de nature.
Dans mon métier, je peux me demander : « Quelles couleurs vont mettre en valeur les nuances de cet iris ? »
Dans la logique du maxxing, la question ressemble davantage à : « Comment rendre mes yeux meilleurs ? »
Vous voyez la différence ?
De la mise en beauté à la performance
Faisons un petit détour par Kant.
Dans la Critique de la faculté de juger, publiée en 1790, Kant développe l’idée du caractère désintéressé du plaisir associé au jugement de beauté. Pour le dire très simplement, le plaisir esthétique n’est pas fondé sur le désir de posséder l’objet ou sur son utilité.
C’est là que le vocabulaire du maxxing crée un décalage.
Dans cette logique, la beauté doit produire un résultat : des yeux plus intenses, une mâchoire plus dessinée, une peau plus lisse, un visage jugé plus attractif.
On passe progressivement de la mise en beauté à une forme de performance esthétique.
La question n’est plus seulement : « Est-ce que je trouve cela beau ? »
Elle devient : « Est-ce que je peux encore l’améliorer ? »
Et c’est là que cela me gêne davantage, parce que cette logique semble finalement avoir très peu de limites.
Quand considère-t-on qu’un visage est assez harmonieux, assez lisse, assez défini ? À quel moment arrête-t-on de l’optimiser ?
C’est pour cela que le mot maxxing me paraît beaucoup moins anodin qu’il n’en a l’air.
Quand le visage devient un tableau de bord
C’est probablement ce qui me gêne le plus dans cette culture du maxxing.
Le visage finit par être découpé en zones à améliorer : les yeux, les lèvres, les sourcils, la peau, la mâchoire… À chaque zone son diagnostic, son tutoriel, son produit et son avant/après.
À force, le visage ressemble presque à un tableau de bord dont chaque paramètre pourrait être réglé séparément.
Et c’est là que je vois un risque : à force de chercher ce qui pourrait être amélioré, on peut finir par regarder son visage comme une succession de petits défauts à corriger plutôt que comme un ensemble.
Le problème n’est donc évidemment pas le fard prune posé autour d’un iris vert !
Ce qui m’interroge, c’est la logique beaucoup plus large dans laquelle cette technique vient parfois s’inscrire : celle qui nous apprend à regarder chaque partie de notre visage comme quelque chose qu’il faudrait encore optimiser.
Mais je n’ai pas envie de tomber dans le « c’était mieux avant »
Je n’ai aucune envie de conclure avec une phrase du genre : « Nous, les professionnels, on savait déjà tout ça et TikTok ne fait que recycler notre métier. » Parce que TikTok rend aussi accessibles des connaissances que certaines personnes n’auraient peut-être jamais rencontrées autrement.
Une jeune fille peut découvrir l’Eye Maxxing, puis chercher pourquoi le cuivre fait ressortir ses yeux bleus. Elle découvre alors les couleurs complémentaires, le cercle chromatique, les températures, les contrastes… et peut-être qu’elle aura ensuite envie d’aller plus loin.
Des recherches montrent justement que TikTok peut servir d’outil d’apprentissage informel ou de communication scientifique et permettre à des contenus éducatifs d’atteindre de larges publics.
Et moi qui aime profondément la connaissance et la transmission, c’est justement là que je suis partagée.
Je regrette qu’un savoir puisse être simplifié au point de perdre son histoire, sa théorie et parfois même son origine. Mais je trouve formidable qu’une notion auparavant surtout rencontrée dans des formations ou des ouvrages professionnels puisse toucher des millions de personnes.
Alors oui, TikTok simplifie, rebaptise et accélère. Mais TikTok transmet aussi.
Peut-être que notre rôle, en tant que professionnels, consiste justement à saisir cette curiosité et à montrer tout ce qui existe derrière ces quelques secondes de vidéo.
Alors, que devient un savoir professionnel lorsqu’une époque le renomme ?
C’était ma question de départ.
Après avoir creusé le sujet, je dirais que la technique peut rester presque identique alors que presque tout ce qui l’entoure change.
Son autorité change, puisque le professionnel, l’enseignant ou le livre partagent désormais la transmission avec les créateurs de contenu et les algorithmes.
Son format change. Une théorie complexe peut devenir une astuce immédiatement applicable.
Son rythme et sa visibilité changent. Un principe enseigné depuis des décennies dans un milieu professionnel peut devenir une tendance mondiale en très peu de temps.
Sa valeur commerciale peut changer aussi. Un principe devient un mot, puis un hashtag, une tendance et parfois une nouvelle catégorie de produits.
Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est que sa signification peut changer.
La colorimétrie nous apprend à comprendre comment les couleurs interagissent entre elles et comment les utiliser pour mettre en valeur un visage.
Le maxxing introduit une autre question : « Comment puis-je améliorer cette partie de mon visage ? »
La technique peut être identique. L’intention, elle, ne l’est plus vraiment.
Et c’est précisément pour cela que les mots comptent.
Une vieille technique peut-elle devenir une nouvelle idée ?
Finalement, l’Eye Maxxing raconte quelque chose de beaucoup plus large qu’une tendance maquillage.
Il raconte assez bien notre époque et sa manière de reprendre des savoirs existants, de les simplifier, de les rebaptiser et de les faire circuler à une vitesse incroyable.
Il y a du positif là-dedans. La connaissance devient accessible, elle voyage et elle peut donner envie d’apprendre.
Mais il y a aussi une question qui m’interroge beaucoup plus profondément :
que devient la mise en beauté lorsqu’on commence à parler d’optimisation ?
Voilà pourquoi, après une semaine passée à creuser cette question, je crois que le sujet de l’Eye Maxxing dépasse finalement largement le maquillage.
La question n’est plus vraiment : « TikTok a-t-il inventé cette technique ? »
Nous avons déjà la réponse.
La question qui m’intéresse est plutôt : « Qu’est-ce que notre époque transforme lorsqu’elle renomme une technique ? »
Elle peut transformer son statut, sa manière de circuler, son intention et, peut-être, notre manière de nous regarder.
Et je terminerai par une question qui me semble finalement beaucoup plus importante que l’Eye Maxxing lui-même : Dans une époque où presque tout peut être optimisé, amélioré, évalué et comparé, saurons-nous encore regarder un visage sans chercher immédiatement ce que nous pourrions y corriger ?
Parce qu’un visage possède évidemment des couleurs, des volumes, des contrastes et des proportions. Mais il porte aussi une expression, une histoire, une présence. Et heureusement, ça, aucun « maxxing » ne sait encore le mesurer ;-)
Si ces lignes ont nourri votre réflexion, alors elles ont atteint leur but. Merci de m'avoir lue !
Je crois que le maquillage mérite d’être pensé autant que pratiqué.
Stéphanie Bernard
Retrouvez également une version illustrée de cette réflexion sur mon profil instagram : https://www.instagram.com/stephanie_bernard_officiel
Sources et références
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https://www.cell.com/current-biology/fulltext/S0960-9822(06)00372-1
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https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1357034X251363787
Et bien sûr, le point de départ de cette réflexion :
Voir le Reel de @Mathilde.blzc sur Instagram
https://www.instagram.com/mathilde.blzc/
Certaines illustrations ont été générées avec l’intelligence artificielle.






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